~ Ni rancœur ni colère par Suarez ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
Ses derniers mots me font frissonner encore :
« Sophie, j'ai l'impression de ne tenir qu'à un fil lui-même ne tenant qu'à force d’une minuscule pointe de colle. »
(Insinuation : c’est à cause de toi – donc à cause de moi).
Mes derniers mots déchaînent un frissonnement encore plus froid :
« [aucun mot sauf des sanglots et des cris perçants] »
(Insinuation : je m’en fous de toi, maman).
C’était un jour qui ne se passait jamais comme un jour de fête, même avant la rafle, à cause de l’incapacité de mon père à se souvenir de l’anniversaire de sa femme. Après la rafle, le jour est devenu plus épouvantable, à un degré inouï, en particulier pendant les années qui ont suivi la libération. Mais « l’après-libération » est une histoire encore éloignée de ce chapitre ; il faut maintenant nous consacrer à l’été 42. Vas-y, Sophie ; ce n’est pas la peine de continuer àtourner autour du pot.
Le 17 juillet 1942, j’étais au travail, au bureau à l’uni. Stéphane était là, Julie aussi et d’autres comme Nathalie et Catherine. Le 16 juillet 1942, la même chose ; et également le 15. Mes parents et mon frère étaient « cachés » par une autre voisine (beaucoup plus sympa que les Birman mais évidemment c’est hors de propos). Moi, j’étais séparée d’eux à cause de ma volontéde perfection (également une volonté de mort). Après la guerre, j’apprendrais qu’ostensiblement en se cachant, les autres membres de ma famille contribuaient à la création des réseaux sociaux juifs de notre quartier (y compris ceux d’Yvette au numéro 26 !) pour qu’on puisse établir un réseau de Résistance parallèle chez nous. Tandis que je me voyais, et ne voyais que moi, comme héros. C’est abjectet je suis abjecte et je n’en peux plus. Je n’en peux plus. Je n’en peux plus… J’ai hâte de finir, je ne peux pas transmettre l’horreur sous forme d’histoire. Bref, en allant vers ma cachette (éloignée du numéro 27 de la rue des Rosiers donc également éloignée des gens qui auraient pu intervenirpour moi) je cheminaiset passais devant un magasin de chaussures. Le temps d’un instant je me suis arrêtée et j’ai regardé mon reflet dans la vitrine. Stéphane, lui aussi, il était là, juste derrière moi. Bien qu’il fût encore au bureau quand je l’avais quitté pour revenir chez moi… Je ne peux plus je ne peux plus je ne peux plus !…
Calme-toi, Sophie. T’es encore là, respire, reprends tes esprits !
Je venais de reconnaître le visage de Stéphane lorsque j’ai fait volte-faceme rendant compte qu’il s’approchait de moi. J’ai commencé à sourire, puis – non. Non non non non non.
Je suis désolée, ma chère lectrice. J’avais pensé être prête mais j’ai honte et j’ai peur et c’est encore pire maintenant que d’habitude. Lui et les autres m’ont emmenée vers le vélodrome mais on a fini – c’est-à-dire j’ai fini – en entrant à la Cité de la Muette avec tous les autres célibataires sans famille et je ne pouvais penser qu’aux dernières paroles de Maman qu’elle m’avait laissées après que je l’avais informée que je n’étais pas assez lâche pour me cacher avec elle et mon frère et papa et je n’ai pas encore terminé mon récit mais je suis hors d’haleine donc il me faut arrêter un instant pour respirer… La lâcheté, quelle blague ! Si je ne m’apprêtais pas à hurlerpeut-être que je rigolerais.
Je suis tellement désolée –
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire