21 octobre 2018

chapitre 6: ma raison d'hêtre [recettes]

~ L’ivresse par Feu ! Chatterton ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            Maman m’avait toujours dit que j’aimerais bien méditer. Et je m’étais essayée à cet exercice avant la guerre, surtout pour lui plaire, seulement pour découvrir que j’avais bien du mal à m’efforcer d’expirer soigneusement quand je pouvais déjà respirer sans penser. Jusqu’à août 1944, jusqu’à notre entrée en gare, « nous » étant les restes du convoi 79. Jusqu’à mon arrivée là-bas. Une fois à « la forêt d’hêtres », j’ai commencé à reconnaître la force vivifiantede l’haleine, surtout de la mienne. J’ai voulu survivre, donc j’ai dû respirer. Dans mon monde bouleversé, mes respirations sont devenues ma berceuse. Inspire, expire ; inspire, expire ; inspire, expire. Je respire, donc je suis (j’ai peur que Descartes n’eût jamais dû lutter pour sa vie physique). Cette Lumière résume mieux l’essentiel :

« Dès l’instant où vous aurez foi en vous-même, vous saurez comment vivre. »
-- Johann Wolfgang von Goethe

Mais pour avoir un « vous-même » en qui « avoir foi » et donc pour que la vie soit possible, premièrement il faut avoir un « vous corporel », un corps physique. Pour avoir un tel « vous corporel », il faut de la nourriture. Et pour avoir de la nourriture, il faut des ingrédients. Sans le corps ni la nourriture pour l’alimenter, on n’est rien.

La soupe de boules de pain azyme

[« Les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Du pain azymebroyé
De l’huile
De l’assaisonnement(du sel, poivre, paprika, cumin, aneth,persil)
De l’eau
Une poule [ou un coq, ici on fait bouillirles hommes avec le mépris doux généralement réservée aux femmes]
Des carottes, hachées
*Des oignons[si vous ne sanglotez pas encore], émincés

Ustensiles :

Une marmite
Une flamme
Un couteau
Un bol
Une cuillère

Préparation :

1.     Les boules de pain azyme :
a.             Ajoutez le pain azyme, l’huile, et de l’eau dans le bol.
b.             Mélangez-les bien. 
c.             Un par un, prenez une poignée du mélange et pétrir pour former une petite boule.
d.             Mettez-les toutes de côté pour l’instant [l’instant, l’éternité, quelle est la différence ?].
2.     La soupe :
 .              Remplissez la marmite d’eau.
a.             Faites bouillir l’eau en mettant la marmite sur une flamme.
b.             Coupez les carottes (et les oignons).
c.             Ajoutez les carottes (et les oignons) à l’eau.
d.             Ajoutez la poule et les assaisonnements à l’eau. Laissez tout mitonner au moins la durée de deux appels entiers [8 heures].
e.             Une fois devenue bouillon, enlevez les restes de la poule.
3.     Mélangez le tout, enfin :
 .              Ajoutez les boules au bouillon.
a.             Laissez-le mijoter jusqu’à ce qu’aucune trace de la forme originale n’existe. [que ce soient vos origines géographiques vos racines au terroir, une fois entrée, vous n’en sortirez pas comme avant.]

Poitrine de bœuf

[« Un grand sacrifice est aisé, mais ce sont les petits sacrifices continuels qui sont durs. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Du bœuf
De l’assaisonnement (du sel, poivre, paprika, cumin, citron, herbes de Provence)
Des carottes
Des pommes de terre
Des tomates
Des oignons
Du jus supplémentaire
*Une grande occasion[mais l’acte de se lever chaque matin suffit, n’est-ce pas ?]

Ustensiles :

Une casserole
Un couteau
Une poire

Préparation :
1.     Rincez le bœuf et mettez-le dans la casserole.
2.     Assaisonnez-le avec le sel, le poivre, le paprika, le cumin, le citron, et les herbes. 
3.     Coupez les carottes, les pommes de terre, les tomates, et les oignons.
4.     Ajoutez les légumes à la casserole.
5.     Mettez la casserole au four. Toutes les demi-heures, arrosez la viande avec la poire.
6.     Une fois enlevé du four, laissez refroidir le bœuf. [Si vous n’avez rien à fêter, prenez un moment de réflexion. Vous pensez, donc vous êtes en vie. Et ça vaut une fête.]

Latkes de grand-mère (ou « patates écrasées »)

[« Seul est digne de la vie celui qui chaque jour part pour elle au combat. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Des pommes de terre
Du sel
De l’huile
Deux œufs
Du lait

Ustensiles :

Une poêle à frire
Un éplucheur
Une râpe
Une cuillère
Une spatule
Une assiette
Un bol

Préparation :

1.     Épluchez la peau des pommes de terre, une par une. [Cette fois la peau qui s’enlève n’est pas la vôtre.]
2.     Râpezles patates dépouillées avec la râpe, dans le bol. [Et cette fois la râpe vous donnera la vie.]
3.     Ajoutez les œufs, le lait, et le sel au bol. Mélangez-les tous bien.
4.     Mettez de l’huile dans la poêle à frire et allumez la flamme.
5.     Une fois l’huile chaude, mettez des boules du mélange de patates dans la poêle à frire.
6.     Une fois cuisinées, faites-les sauter jusqu’à ce qu’elles soient croquantes.
7.     Une fois croquantes, mettez-les sur l’assiette. Mangez-les avant qu’elles ne deviennent froides. [La chaleur veut dire « vie ».]


Bon appétit, mes chéries. Souvenez-vous : pour être, pour vivre, pour respirer, il faut s’alimenter.

07 octobre 2018

chapitre 5: rouet muet

~ Combustible par Cœur de Pirate ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            De mes 8 à mes 12 ans j’ai fait partie d’un certain groupe pour jeunes filles organisé par un certain groupe de femmes toutes membres de notre synagogue dans le Marais. Ce n’était pas forcément ni officiellement le scoutisme, mais une mère du groupe en avait entendu parler aux États-Unis et avait donc voulu créer pour nous, les jeunes filles françaises-juives, quelque chose de semblable. J’ai eu de la chance, d’hier à aujourd’hui, je le sais bien merci. Encore une fois ma culpabilité m’étrangle…
Je n’ai pas l’intention de prendre un ton trop amer, ma chère lectrice. Je suis désolée, et sincèrement, cette fois, car si vous ne l’avez pas encore remarqué je ne nierai pas que j’ai eu, et de temps en temps j’ai encore, tendance à prononcerde belles phrases dénuées de sens. Mais vraiment je ne veux que vous traiter avec la gentillesse et la douceur généralement réservée aux enfants. Je reprends donc la parole et, dès que je dérape et m’adresse de nouveau à vous sans pitié, souvenez-vous bien que la seule personne pour qui la pitié me manque, c’est moi-même.
Notre groupe de jeunes filles franco-juives, c’est tellement éloigné de ma vie maintenant et même pendant l’Occupation cet extrait de ma jeunesse semblait appartenir à une époque ancienne, lointaine, un rêve même. Je l’évoque maintenant pour communiquer l’ironie sauvage de la vie tant que son fil conducteur (je ne pouvais m’empêcher ce jeu-de-mots) mène chacun d’entre nous au fur et à mesure à travers les morceaux décousus de son passé. Parfois même de manière concrète. C’est-à-dire que jamais je n’aurais imaginé me remettre au tricot ; mais, à peine arrivée à Drancy/Cité de la Muette (D/CdlM), on m’avait fourni des aiguilles et de la laine et on y allait.
Les images de D/CdlM choquent, j’ai entendu dire. Mais ce qui est le plus inouï pour moi, c’est que ces images sont en noir-en-blanc et tandis qu’elles vous piquent d’angoisse ou de malaise, elles ne transmettent pas, surtout pas directement, la puanteur des civils réduits à l’état de squelettes, la rugosité et le poids physique des mêmes vêtements non lavés jour après jour après jour, et le fléaude femmes et d’hommes réduits non seulement à l’incapacité complète de se tenir bien, mais même d’en vouloir. Ça pèse, et ça pèse lourd, lentement, presque invisiblement, jusqu’à ce que, dans un soubresaut, vous ne puissiez plus ni voir ni sentir ni toucher ni goûter ni éprouver ni respirer ni penser à rien d’autre qu’à cet enfer devenu foyer. Un foyer dont les cendres sont issues du meurtre, pas d’un doux réchauffement.
C’est facile à reconnaître, maintenant, à quel degré je me suis perdue sur le chemin sur lequel je m’étais engouffrée dès le coucher de mon enfance. C’est beaucoup plus difficile de revisiter individuellement chaque pas, lorsqu’ils serpententle long de mes plus graves péchés. Au début, la première fois que je me suis vendue au diable, j’étais jeune ; mais quand l’Occupation puis mon entrée aux camps sont arrivées, j’aurais dû mieux savoir ce qui se passerait. Car j’étais intelligente, douce, belle, drôle, même privilégiée face aux jeunes filles qui n’avaient pas eu les mêmes chances que moi, j’ai cru être au-dessus de tous les malheurs de notre société et de notre planète – mais donc nécessairement tenue aux standards de comportement et de production plus exigeants, pour montrer les pouvoirs au ciel qu’encore je méritais bien les dons dont ils continuaient à me doter. Je vous répète ces paroles folles d’un être – une-Sophie-plus-jeune – qui croyait entièrement aux justices du monde, car elle se voyait comme bénéficiaire digne de ses injustes. Mais la vie n’épargnepersonne, et tristement ceux qui comprennent bien cette réalité monstrueuse semblent être les plus fréquents à périr au nom de lendemains meilleurs. Même au D/CdlM, en entendant dire que les autres (surtout les jeunes hommes mais quelques femmes aussi) avaient entreprisde creuser un tunnel pour s’échapper, et pour mener la Résistance au cœur de notre cher camp foutu, je me suis rendu complètement inutile pour les aider – et j’aurais bien pu les aider, si seulement un petit peu. J’étais plus monstre que femme et ces monstres toujours « se cachent au fond de mon cœur, qui se mue en moi… » Mais malgré cette vie dont je suis forcément, terriblement non-digne, je vis encore. Claude, Juda, Stanis, Samuel-Paul, aucun d’eux n’est revenu après la chute du tunnel. Pourquoi ? Pour quelles raisons inattendues du ciel ? Et comment pourrais-je m’assurer de ne plus jamais salirleurs sacrifices ?