07 octobre 2018

chapitre 5: rouet muet

~ Combustible par Cœur de Pirate ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            De mes 8 à mes 12 ans j’ai fait partie d’un certain groupe pour jeunes filles organisé par un certain groupe de femmes toutes membres de notre synagogue dans le Marais. Ce n’était pas forcément ni officiellement le scoutisme, mais une mère du groupe en avait entendu parler aux États-Unis et avait donc voulu créer pour nous, les jeunes filles françaises-juives, quelque chose de semblable. J’ai eu de la chance, d’hier à aujourd’hui, je le sais bien merci. Encore une fois ma culpabilité m’étrangle…
Je n’ai pas l’intention de prendre un ton trop amer, ma chère lectrice. Je suis désolée, et sincèrement, cette fois, car si vous ne l’avez pas encore remarqué je ne nierai pas que j’ai eu, et de temps en temps j’ai encore, tendance à prononcerde belles phrases dénuées de sens. Mais vraiment je ne veux que vous traiter avec la gentillesse et la douceur généralement réservée aux enfants. Je reprends donc la parole et, dès que je dérape et m’adresse de nouveau à vous sans pitié, souvenez-vous bien que la seule personne pour qui la pitié me manque, c’est moi-même.
Notre groupe de jeunes filles franco-juives, c’est tellement éloigné de ma vie maintenant et même pendant l’Occupation cet extrait de ma jeunesse semblait appartenir à une époque ancienne, lointaine, un rêve même. Je l’évoque maintenant pour communiquer l’ironie sauvage de la vie tant que son fil conducteur (je ne pouvais m’empêcher ce jeu-de-mots) mène chacun d’entre nous au fur et à mesure à travers les morceaux décousus de son passé. Parfois même de manière concrète. C’est-à-dire que jamais je n’aurais imaginé me remettre au tricot ; mais, à peine arrivée à Drancy/Cité de la Muette (D/CdlM), on m’avait fourni des aiguilles et de la laine et on y allait.
Les images de D/CdlM choquent, j’ai entendu dire. Mais ce qui est le plus inouï pour moi, c’est que ces images sont en noir-en-blanc et tandis qu’elles vous piquent d’angoisse ou de malaise, elles ne transmettent pas, surtout pas directement, la puanteur des civils réduits à l’état de squelettes, la rugosité et le poids physique des mêmes vêtements non lavés jour après jour après jour, et le fléaude femmes et d’hommes réduits non seulement à l’incapacité complète de se tenir bien, mais même d’en vouloir. Ça pèse, et ça pèse lourd, lentement, presque invisiblement, jusqu’à ce que, dans un soubresaut, vous ne puissiez plus ni voir ni sentir ni toucher ni goûter ni éprouver ni respirer ni penser à rien d’autre qu’à cet enfer devenu foyer. Un foyer dont les cendres sont issues du meurtre, pas d’un doux réchauffement.
C’est facile à reconnaître, maintenant, à quel degré je me suis perdue sur le chemin sur lequel je m’étais engouffrée dès le coucher de mon enfance. C’est beaucoup plus difficile de revisiter individuellement chaque pas, lorsqu’ils serpententle long de mes plus graves péchés. Au début, la première fois que je me suis vendue au diable, j’étais jeune ; mais quand l’Occupation puis mon entrée aux camps sont arrivées, j’aurais dû mieux savoir ce qui se passerait. Car j’étais intelligente, douce, belle, drôle, même privilégiée face aux jeunes filles qui n’avaient pas eu les mêmes chances que moi, j’ai cru être au-dessus de tous les malheurs de notre société et de notre planète – mais donc nécessairement tenue aux standards de comportement et de production plus exigeants, pour montrer les pouvoirs au ciel qu’encore je méritais bien les dons dont ils continuaient à me doter. Je vous répète ces paroles folles d’un être – une-Sophie-plus-jeune – qui croyait entièrement aux justices du monde, car elle se voyait comme bénéficiaire digne de ses injustes. Mais la vie n’épargnepersonne, et tristement ceux qui comprennent bien cette réalité monstrueuse semblent être les plus fréquents à périr au nom de lendemains meilleurs. Même au D/CdlM, en entendant dire que les autres (surtout les jeunes hommes mais quelques femmes aussi) avaient entreprisde creuser un tunnel pour s’échapper, et pour mener la Résistance au cœur de notre cher camp foutu, je me suis rendu complètement inutile pour les aider – et j’aurais bien pu les aider, si seulement un petit peu. J’étais plus monstre que femme et ces monstres toujours « se cachent au fond de mon cœur, qui se mue en moi… » Mais malgré cette vie dont je suis forcément, terriblement non-digne, je vis encore. Claude, Juda, Stanis, Samuel-Paul, aucun d’eux n’est revenu après la chute du tunnel. Pourquoi ? Pour quelles raisons inattendues du ciel ? Et comment pourrais-je m’assurer de ne plus jamais salirleurs sacrifices ?

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