18 novembre 2018

chapitre 7: le vide est Ton nouveau prénom*

~ *Le vide est ton nouveau prénom par La Femme ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            Je me souviens de la première fois que je me suis regardée de face, après la folie. C’est un souvenir qui me brûle encore. Aucun mot ne s’est échappé de façon audible de ma bouche. Malgré tout, mes paroles inexprimables par la voix se sont lancées toutes ensemble, vers l’infini, assourdissantes, silencieuses. D’où ? L’éboulement de syllabes indicibles a émergé de la profondeur vide de mes yeux, les yeux qui font partie de ce visage bien dessiné avec son petit nez et ses joues et ses sourcils et ses oreilles et ses beaux, épais cils et son menton, qui semblent tous intacts au passant peu attentif. Les images nous trompent et nous trahissent autant qu’elles nous révèlent l’inconcevable. Cette fois devant la glace je me suis retrouvée seule, et encore une fois j’ai choisi de me réfugier dans le silence audible.

« Chmâ, Israël, Ado-naï Elohenou, Ado-naï Ehad.
Baroukh chem kevod, malkhouto, le’olam vaed… »

« Écoute, Israël, l’Éternel, notre Dieu, l’Éternel est Un.
Béni soit, à jamais, le nom de son règne glorieux… »

Dans la tête : des invocations étourdissantes. Ceci est la première prière qu’on nous avait conseillé d’apprendre par cœur. Pour quelques-uns, elle serait leur dernière parole, leur dernier récit terrestre avant qu’on ne les oublie à jamais. Si un arbre tombe au milieu d’une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, ça fait un bruit ou pas ? Si un être tombe au milieu d’une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, ça fait un bruit ou pas ? Si un être se fait abattu au milieu d’hêtres et qu’il n’y a personne pour pouvoir témoigner de sa mort indigne, ça fait une vie ou pas ? Qui s’en préoccupe, si nos propres jours sont déjà si peu ? Qui ? Qui ? QUI ?

« Écoute, Bouc-Engvel, la forêt, notre Enfer, la forêt est perdue.
Béni soit, à jamais, l’oubli de son chiffre ignoble…

Écoute, Bouc-Engvel, la forêt, notre Enfer, la forêt est perdue.
Foutu soit, à jamais, l’obéissance à ses ordres cruels…
Foutu soit, à jamais, l’accoutumance à ses épreuves inhabituelles ;
Foutu soit, à jamais, le reflet de leurs sourires sans dents…
Foutu soit, à jamais, l’image de leurs sourires déments ;
Foutu soit, à jamais, le cauchemar de ses cris, nuit après nuits…
Foutu soit, à jamais, la chair sanglée de ses blessures physiques ;
Foutu soit, à jamais, la secousse de leurs regards impitoyables…
Foutu soit, à jamais, l’indifférence de leur ignorance palpable ;
Foutu soit, à jamais, la mémoire de ses membres émaciés…
Foutu soit, à jamais, le goût de ses vomissements avalés.

Ô Buchenwald, je ne pourrai t’oublier ».

Au lycée on a analysé le poème de Yeats, La Deuxième Arrivée. Le début se déroule comme suit :
Turning and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer;
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world…

Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier;
Tout se disloque; le centre ne peut tenir;
L’anarchie se déchaîne sur le monde…

               Jamais n’aurais-je pensé que ses paroles refléteraient tellement ma propre vie. Pas après la libération de Buchenwald par les alliés, ni après la libération de Paris par les Américains, ni après mes espoirs de réintégrer le quotidien d’une réalité perdue – mais peu après avoir recommencé à poursuivre mes études, mon silence interne s’est disloqué. En écoutant les paroles du poème « Eli, Eli » de la victime Hannah Senesh, qui était mille fois plus courageuse que moi pendant la guerre, le barrage qui bloquait mon œsophage depuis la fin s’est rompu.

‘Éli, ‘Éli,
Chè-lo yigamér le-olam,
Ha-ol ve-ha-yam,
Rishrush chèl ha-mayim,
Beraq ha-shamayim,
Tefillat ha-adam.

Mon Dieu, Mon Dieu,
Que ne finissent jamais,
La sable et la mer,
Le murmure de l’eau,
L’éclair dans le ciel,
La prière de l’Homme.
               Les yeux se sont remplis de larmes, des larmes que mes ancêtres n’avaient jamais eu l’opportunité de pleurer eux-mêmes. J’ai su l’histoire du bouc-émissaire-juif, j’ai compris les dangers de l’altérité, j’ai même écouté les histoires de la fuite vers l’est de mes parents – et malgré ces connaissances, je n’ai pas connu l’effroi froid de la vie rescapée. Je suis rescapée, j’ai survécu, en ce moment même je reste en vie et ça, c’est la résistance. Notre monde est pétri de misère et de l’injustice, mais c’est également le lieu où les cendres ressuscitent les fleurs de demain. Le monde est foutu, le monde est fleurissant ; le monde est le vôtre, le monde est le mien ; surtout le monde est le nôtre, tous ensemble, et au nom de l’existence d’un monde meilleur pour ceux qui sont également encore là, je vous laisse mes paroles. Ce sont les paroles d’une jeune fille qui a vécu l’horreur de son monde bouleversé, une jeune fille parfois lâche et parfois brave, parfois monstre et parfois héros ; une jeune fille qui ne souhaite sa propre histoire à personne et qui, malgré tout, vous la racontera, pour que vous puissiez vous joindre à elle dans son témoignage de ce qui ne doit plus jamais se reproduire.

21 octobre 2018

chapitre 6: ma raison d'hêtre [recettes]

~ L’ivresse par Feu ! Chatterton ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            Maman m’avait toujours dit que j’aimerais bien méditer. Et je m’étais essayée à cet exercice avant la guerre, surtout pour lui plaire, seulement pour découvrir que j’avais bien du mal à m’efforcer d’expirer soigneusement quand je pouvais déjà respirer sans penser. Jusqu’à août 1944, jusqu’à notre entrée en gare, « nous » étant les restes du convoi 79. Jusqu’à mon arrivée là-bas. Une fois à « la forêt d’hêtres », j’ai commencé à reconnaître la force vivifiantede l’haleine, surtout de la mienne. J’ai voulu survivre, donc j’ai dû respirer. Dans mon monde bouleversé, mes respirations sont devenues ma berceuse. Inspire, expire ; inspire, expire ; inspire, expire. Je respire, donc je suis (j’ai peur que Descartes n’eût jamais dû lutter pour sa vie physique). Cette Lumière résume mieux l’essentiel :

« Dès l’instant où vous aurez foi en vous-même, vous saurez comment vivre. »
-- Johann Wolfgang von Goethe

Mais pour avoir un « vous-même » en qui « avoir foi » et donc pour que la vie soit possible, premièrement il faut avoir un « vous corporel », un corps physique. Pour avoir un tel « vous corporel », il faut de la nourriture. Et pour avoir de la nourriture, il faut des ingrédients. Sans le corps ni la nourriture pour l’alimenter, on n’est rien.

La soupe de boules de pain azyme

[« Les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Du pain azymebroyé
De l’huile
De l’assaisonnement(du sel, poivre, paprika, cumin, aneth,persil)
De l’eau
Une poule [ou un coq, ici on fait bouillirles hommes avec le mépris doux généralement réservée aux femmes]
Des carottes, hachées
*Des oignons[si vous ne sanglotez pas encore], émincés

Ustensiles :

Une marmite
Une flamme
Un couteau
Un bol
Une cuillère

Préparation :

1.     Les boules de pain azyme :
a.             Ajoutez le pain azyme, l’huile, et de l’eau dans le bol.
b.             Mélangez-les bien. 
c.             Un par un, prenez une poignée du mélange et pétrir pour former une petite boule.
d.             Mettez-les toutes de côté pour l’instant [l’instant, l’éternité, quelle est la différence ?].
2.     La soupe :
 .              Remplissez la marmite d’eau.
a.             Faites bouillir l’eau en mettant la marmite sur une flamme.
b.             Coupez les carottes (et les oignons).
c.             Ajoutez les carottes (et les oignons) à l’eau.
d.             Ajoutez la poule et les assaisonnements à l’eau. Laissez tout mitonner au moins la durée de deux appels entiers [8 heures].
e.             Une fois devenue bouillon, enlevez les restes de la poule.
3.     Mélangez le tout, enfin :
 .              Ajoutez les boules au bouillon.
a.             Laissez-le mijoter jusqu’à ce qu’aucune trace de la forme originale n’existe. [que ce soient vos origines géographiques vos racines au terroir, une fois entrée, vous n’en sortirez pas comme avant.]

Poitrine de bœuf

[« Un grand sacrifice est aisé, mais ce sont les petits sacrifices continuels qui sont durs. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Du bœuf
De l’assaisonnement (du sel, poivre, paprika, cumin, citron, herbes de Provence)
Des carottes
Des pommes de terre
Des tomates
Des oignons
Du jus supplémentaire
*Une grande occasion[mais l’acte de se lever chaque matin suffit, n’est-ce pas ?]

Ustensiles :

Une casserole
Un couteau
Une poire

Préparation :
1.     Rincez le bœuf et mettez-le dans la casserole.
2.     Assaisonnez-le avec le sel, le poivre, le paprika, le cumin, le citron, et les herbes. 
3.     Coupez les carottes, les pommes de terre, les tomates, et les oignons.
4.     Ajoutez les légumes à la casserole.
5.     Mettez la casserole au four. Toutes les demi-heures, arrosez la viande avec la poire.
6.     Une fois enlevé du four, laissez refroidir le bœuf. [Si vous n’avez rien à fêter, prenez un moment de réflexion. Vous pensez, donc vous êtes en vie. Et ça vaut une fête.]

Latkes de grand-mère (ou « patates écrasées »)

[« Seul est digne de la vie celui qui chaque jour part pour elle au combat. » -- Johann Wolfgang von Goethe]

Ingrédients :

Des pommes de terre
Du sel
De l’huile
Deux œufs
Du lait

Ustensiles :

Une poêle à frire
Un éplucheur
Une râpe
Une cuillère
Une spatule
Une assiette
Un bol

Préparation :

1.     Épluchez la peau des pommes de terre, une par une. [Cette fois la peau qui s’enlève n’est pas la vôtre.]
2.     Râpezles patates dépouillées avec la râpe, dans le bol. [Et cette fois la râpe vous donnera la vie.]
3.     Ajoutez les œufs, le lait, et le sel au bol. Mélangez-les tous bien.
4.     Mettez de l’huile dans la poêle à frire et allumez la flamme.
5.     Une fois l’huile chaude, mettez des boules du mélange de patates dans la poêle à frire.
6.     Une fois cuisinées, faites-les sauter jusqu’à ce qu’elles soient croquantes.
7.     Une fois croquantes, mettez-les sur l’assiette. Mangez-les avant qu’elles ne deviennent froides. [La chaleur veut dire « vie ».]


Bon appétit, mes chéries. Souvenez-vous : pour être, pour vivre, pour respirer, il faut s’alimenter.

07 octobre 2018

chapitre 5: rouet muet

~ Combustible par Cœur de Pirate ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            De mes 8 à mes 12 ans j’ai fait partie d’un certain groupe pour jeunes filles organisé par un certain groupe de femmes toutes membres de notre synagogue dans le Marais. Ce n’était pas forcément ni officiellement le scoutisme, mais une mère du groupe en avait entendu parler aux États-Unis et avait donc voulu créer pour nous, les jeunes filles françaises-juives, quelque chose de semblable. J’ai eu de la chance, d’hier à aujourd’hui, je le sais bien merci. Encore une fois ma culpabilité m’étrangle…
Je n’ai pas l’intention de prendre un ton trop amer, ma chère lectrice. Je suis désolée, et sincèrement, cette fois, car si vous ne l’avez pas encore remarqué je ne nierai pas que j’ai eu, et de temps en temps j’ai encore, tendance à prononcerde belles phrases dénuées de sens. Mais vraiment je ne veux que vous traiter avec la gentillesse et la douceur généralement réservée aux enfants. Je reprends donc la parole et, dès que je dérape et m’adresse de nouveau à vous sans pitié, souvenez-vous bien que la seule personne pour qui la pitié me manque, c’est moi-même.
Notre groupe de jeunes filles franco-juives, c’est tellement éloigné de ma vie maintenant et même pendant l’Occupation cet extrait de ma jeunesse semblait appartenir à une époque ancienne, lointaine, un rêve même. Je l’évoque maintenant pour communiquer l’ironie sauvage de la vie tant que son fil conducteur (je ne pouvais m’empêcher ce jeu-de-mots) mène chacun d’entre nous au fur et à mesure à travers les morceaux décousus de son passé. Parfois même de manière concrète. C’est-à-dire que jamais je n’aurais imaginé me remettre au tricot ; mais, à peine arrivée à Drancy/Cité de la Muette (D/CdlM), on m’avait fourni des aiguilles et de la laine et on y allait.
Les images de D/CdlM choquent, j’ai entendu dire. Mais ce qui est le plus inouï pour moi, c’est que ces images sont en noir-en-blanc et tandis qu’elles vous piquent d’angoisse ou de malaise, elles ne transmettent pas, surtout pas directement, la puanteur des civils réduits à l’état de squelettes, la rugosité et le poids physique des mêmes vêtements non lavés jour après jour après jour, et le fléaude femmes et d’hommes réduits non seulement à l’incapacité complète de se tenir bien, mais même d’en vouloir. Ça pèse, et ça pèse lourd, lentement, presque invisiblement, jusqu’à ce que, dans un soubresaut, vous ne puissiez plus ni voir ni sentir ni toucher ni goûter ni éprouver ni respirer ni penser à rien d’autre qu’à cet enfer devenu foyer. Un foyer dont les cendres sont issues du meurtre, pas d’un doux réchauffement.
C’est facile à reconnaître, maintenant, à quel degré je me suis perdue sur le chemin sur lequel je m’étais engouffrée dès le coucher de mon enfance. C’est beaucoup plus difficile de revisiter individuellement chaque pas, lorsqu’ils serpententle long de mes plus graves péchés. Au début, la première fois que je me suis vendue au diable, j’étais jeune ; mais quand l’Occupation puis mon entrée aux camps sont arrivées, j’aurais dû mieux savoir ce qui se passerait. Car j’étais intelligente, douce, belle, drôle, même privilégiée face aux jeunes filles qui n’avaient pas eu les mêmes chances que moi, j’ai cru être au-dessus de tous les malheurs de notre société et de notre planète – mais donc nécessairement tenue aux standards de comportement et de production plus exigeants, pour montrer les pouvoirs au ciel qu’encore je méritais bien les dons dont ils continuaient à me doter. Je vous répète ces paroles folles d’un être – une-Sophie-plus-jeune – qui croyait entièrement aux justices du monde, car elle se voyait comme bénéficiaire digne de ses injustes. Mais la vie n’épargnepersonne, et tristement ceux qui comprennent bien cette réalité monstrueuse semblent être les plus fréquents à périr au nom de lendemains meilleurs. Même au D/CdlM, en entendant dire que les autres (surtout les jeunes hommes mais quelques femmes aussi) avaient entreprisde creuser un tunnel pour s’échapper, et pour mener la Résistance au cœur de notre cher camp foutu, je me suis rendu complètement inutile pour les aider – et j’aurais bien pu les aider, si seulement un petit peu. J’étais plus monstre que femme et ces monstres toujours « se cachent au fond de mon cœur, qui se mue en moi… » Mais malgré cette vie dont je suis forcément, terriblement non-digne, je vis encore. Claude, Juda, Stanis, Samuel-Paul, aucun d’eux n’est revenu après la chute du tunnel. Pourquoi ? Pour quelles raisons inattendues du ciel ? Et comment pourrais-je m’assurer de ne plus jamais salirleurs sacrifices ?

30 septembre 2018

chapitre 4: vente printanière

~ Ni rancœur ni colère par Suarez ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
            Ses derniers mots me font frissonner encore :
« Sophie, j'ai l'impression de ne tenir qu'à un fil lui-même ne tenant qu'à force d’une minuscule pointe de colle. »
(Insinuation : c’est à cause de toi – donc à cause de moi).     
Mes derniers mots déchaînent un frissonnement encore plus froid :
« [aucun mot sauf des sanglots et des cris perçants] »
(Insinuation : je m’en fous de toi, maman).
C’était un jour qui ne se passait jamais comme un jour de fête, même avant la rafle, à cause de l’incapacité de mon père à se souvenir de l’anniversaire de sa femme. Après la rafle, le jour est devenu plus épouvantable, à un degré inouï, en particulier pendant les années qui ont suivi la libération. Mais « l’après-libération » est une histoire encore éloignée de ce chapitre ; il faut maintenant nous consacrer à l’été 42. Vas-y, Sophie ; ce n’est pas la peine de continuer àtourner autour du pot.
            Le 17 juillet 1942, j’étais au travail, au bureau à l’uni. Stéphane était là, Julie aussi et d’autres comme Nathalie et Catherine. Le 16 juillet 1942, la même chose ; et également le 15. Mes parents et mon frère étaient « cachés » par une autre voisine (beaucoup plus sympa que les Birman mais évidemment c’est hors de propos). Moi, j’étais séparée d’eux à cause de ma volontéde perfection (également une volonté de mort). Après la guerre, j’apprendrais qu’ostensiblement en se cachant, les autres membres de ma famille contribuaient à la création des réseaux sociaux juifs de notre quartier (y compris ceux d’Yvette au numéro 26 !) pour qu’on puisse établir un réseau de Résistance parallèle chez nous. Tandis que je me voyais, et ne voyais que moi, comme héros. C’est abjectet je suis abjecte et je n’en peux plus. Je n’en peux plus. Je n’en peux plus… J’ai hâte de finir, je ne peux pas transmettre l’horreur sous forme d’histoire. Bref, en allant vers ma cachette (éloignée du numéro 27 de la rue des Rosiers donc également éloignée des gens qui auraient pu intervenirpour moi) je cheminaiset passais devant un magasin de chaussures. Le temps d’un instant je me suis arrêtée et j’ai regardé mon reflet dans la vitrine. Stéphane, lui aussi, il était là, juste derrière moi. Bien qu’il fût encore au bureau quand je l’avais quitté pour revenir chez moi… Je ne peux plus je ne peux plus je ne peux plus !…
Calme-toi, Sophie. T’es encore là, respire, reprends tes esprits !
            Je venais de reconnaître le visage de Stéphane lorsque j’ai fait volte-faceme rendant compte qu’il s’approchait de moi. J’ai commencé à sourire, puis – non. Non non non non non.

Je suis désolée, ma chère lectrice. J’avais pensé être prête mais j’ai honte et j’ai peur et c’est encore pire maintenant que d’habitude. Lui et les autres m’ont emmenée vers le vélodrome mais on a fini – c’est-à-dire j’ai fini – en entrant à la Cité de la Muette avec tous les autres célibataires sans famille et je ne pouvais penser qu’aux dernières paroles de Maman qu’elle m’avait laissées après que je l’avais informée que je n’étais pas assez lâche pour me cacher avec elle et mon frère et papa et je n’ai pas encore terminé mon récit mais je suis hors d’haleine donc il me faut arrêter un instant pour respirer… La lâcheté, quelle blague ! Si je ne m’apprêtais pas à hurlerpeut-être que je rigolerais.

Je suis tellement désolée –

23 septembre 2018

chapitre 3: plonger dans le ciel

~ J’ai demandé à la lune par Indochine ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)


qui est-ce femme? et qui la suit, à la rue des Rosiers?
photographie d'André Zucca

            À l’époque tout me tenait à cœur. Tous les chiffres stupides sur mon bulletin de notes, tous les avis de mes copains et mes profs et mes tocadeset ceux que je ne considérais pas comme proches, tous ces gens de mon quotidien. Bien sûr que c’était une perspective de folie. Maintenant je le reconnais en tant que tel. Mais même après toutes ces années, j’ai toujours du mal à y revenir, puisque mon esprit a cette tendance absurdede me faire revivre le pire lorsque j’y réfléchis – et plus je tente de l’oublier, plus il me le fait revivre d’une manière encore plus cauchemardesque que la première fois. Pour être heureux il faut oublier ; mais à quel prix ? Quand je plonge, je veux que ce soit mon choix ; alors, ma chère lectrice, prenez une profonde inspiration puisque, dès à présent, on plonge dans les obscurités ténébreuses de MON passé. (MON passé, donc un passé qui m’appartient complètement ; j’apprends à connaître cette vérité, puisqu’autrement c’est trop facile à éviter). Lâchez-moi si vous voulez ; il n’est jamais trop tard. Je préfère imaginer que vous me suivez encore ; quoi qu’il en soit, je pars et en fermant les yeux je sens votre présence toujours à mes côtés.
            J’ai commencé ce chapitre en vous confiant avoir trop tenu à mon cœur, au passé. Maintenant je m’en fiche. C’est dur, et lourd, je sais, et je n’en suis pas désolée. On habitait rue des Rosiers à l’époque, au numéro 27, au-dessus de la boutique des Birman. Jeune je ne supportais pas leur famille, et maintenant j’ai encore plus de mal à les supporter (sauf quand je me souviens des ressemblances entre mon comportement et le leur). L’être de leur famille pour qui j’ai ressenti le plus de sympathie à l’époque, et toujours aujourd’hui, était leur chien, Génie. Le pauvre, je pensais ; être issu d’une telle famille, et ne même pas pouvoir en parler avec quelqu’un puisque vous aboyez et nous, les humains, on déshumanise la langue des chiens. Bien sûr que les Birman eux aussi habitaient au-dessus de leur boutique, une boulangerie-pâtisserie qu’ils avaient héritée des Haarscher. Ce qui veut dire qu’à cause de cette proximité géographique, on croisait les Birman tout le temps. Ce qui veut dire encore – rien de mal, au moins superficiellement – qu’à cause de cette proximité d’une famille à l’autre, ils ont remarqué mes, on peut dire, heures particulières.
            C’est-à-dire que j’avais tendance, lors du premier couvre-feu, de tout juste revenir chez moi à l’heure – et en disant « l’heure » je veux dire l’heure où on sortait Génie pour la dernière fois de la journée. Donc leur famille a certainement commencé à me soupçonner ; mais je leur assurais que c’était juste moi, revenant d’une longue journée de travail à l’uni, rien de particulier.  Je portais constamment une écharpe pour qu’on ne voie pas clairement mon manteau. J’espérais qu’on penserait que j’étais malade, et franchement ce n’est pas tellement éloigné de la vérité. Grâce au ciel ils ne m’ont jamais demandé à voir mes papiers, car en les lisant ils auraient dû se rendre compte que mon écharpe cachait l’étoileque je n’ai jamais portée. A part les Birman, je ne crois pas que nos autres voisins aient rien soupçonné – c’est-à-dire, rien soupçonné de moi ou de ma famille – car c’était bien évident que quelque chose se passait dans la boutique Birman.
            Au fur et à mesure l’aryanisation, menée par les Allemands et puis notre chère milice française, asphyxiaitla vie de notre rue. La boucherie Levin a été rebaptisée Lefèvre, la boutique de chaussures Blum, Bernard ; et, plus triste encore, à mon avis, ma librairie, la boutique licorne, a été violée, décapée de ses chers manuscrits, laissée là à pourrir. Bref, toutes les boutiques juives du Pletzl ont été« aryanisées » -- sauf une. Je sais que vous savez la boutique dont je parle.
Après la bagarre au sujet du sort de l’affiche du Chef, ma mère a fini par laisser mon père l’encadrer, pour faire front de détester la vermine juive. Évidemment ma famille ne se détestait pas ; mais l’affiche du Maréchal accueillit encore les gens à la boulangerie Birman, et il semblait légitime. Vraiment très bizarre. À l’époque le sort de tous les autres voisins comme les Birman me rendait furieuse (je relis et je constate que je n’ai pas dit « comme nous ») – écrasés, effacés – de la société humaine. Jamais n’avais-je cru au karma ; mais, en tant que jeune mère, bien après la guerre, en amenant ma fille voir l’endroit où j’ai grandi, j’ai remarqué la boutique jaune– et aucune trace des Birman. (Ni sur le site officiel de la boutique actuelle, encore lié ici). Comme la vie est cruelle, comment elle est injuste – mais comme elle vous ferait presque croire en un juge céleste.