23 septembre 2018

chapitre 3: plonger dans le ciel

~ J’ai demandé à la lune par Indochine ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)


qui est-ce femme? et qui la suit, à la rue des Rosiers?
photographie d'André Zucca

            À l’époque tout me tenait à cœur. Tous les chiffres stupides sur mon bulletin de notes, tous les avis de mes copains et mes profs et mes tocadeset ceux que je ne considérais pas comme proches, tous ces gens de mon quotidien. Bien sûr que c’était une perspective de folie. Maintenant je le reconnais en tant que tel. Mais même après toutes ces années, j’ai toujours du mal à y revenir, puisque mon esprit a cette tendance absurdede me faire revivre le pire lorsque j’y réfléchis – et plus je tente de l’oublier, plus il me le fait revivre d’une manière encore plus cauchemardesque que la première fois. Pour être heureux il faut oublier ; mais à quel prix ? Quand je plonge, je veux que ce soit mon choix ; alors, ma chère lectrice, prenez une profonde inspiration puisque, dès à présent, on plonge dans les obscurités ténébreuses de MON passé. (MON passé, donc un passé qui m’appartient complètement ; j’apprends à connaître cette vérité, puisqu’autrement c’est trop facile à éviter). Lâchez-moi si vous voulez ; il n’est jamais trop tard. Je préfère imaginer que vous me suivez encore ; quoi qu’il en soit, je pars et en fermant les yeux je sens votre présence toujours à mes côtés.
            J’ai commencé ce chapitre en vous confiant avoir trop tenu à mon cœur, au passé. Maintenant je m’en fiche. C’est dur, et lourd, je sais, et je n’en suis pas désolée. On habitait rue des Rosiers à l’époque, au numéro 27, au-dessus de la boutique des Birman. Jeune je ne supportais pas leur famille, et maintenant j’ai encore plus de mal à les supporter (sauf quand je me souviens des ressemblances entre mon comportement et le leur). L’être de leur famille pour qui j’ai ressenti le plus de sympathie à l’époque, et toujours aujourd’hui, était leur chien, Génie. Le pauvre, je pensais ; être issu d’une telle famille, et ne même pas pouvoir en parler avec quelqu’un puisque vous aboyez et nous, les humains, on déshumanise la langue des chiens. Bien sûr que les Birman eux aussi habitaient au-dessus de leur boutique, une boulangerie-pâtisserie qu’ils avaient héritée des Haarscher. Ce qui veut dire qu’à cause de cette proximité géographique, on croisait les Birman tout le temps. Ce qui veut dire encore – rien de mal, au moins superficiellement – qu’à cause de cette proximité d’une famille à l’autre, ils ont remarqué mes, on peut dire, heures particulières.
            C’est-à-dire que j’avais tendance, lors du premier couvre-feu, de tout juste revenir chez moi à l’heure – et en disant « l’heure » je veux dire l’heure où on sortait Génie pour la dernière fois de la journée. Donc leur famille a certainement commencé à me soupçonner ; mais je leur assurais que c’était juste moi, revenant d’une longue journée de travail à l’uni, rien de particulier.  Je portais constamment une écharpe pour qu’on ne voie pas clairement mon manteau. J’espérais qu’on penserait que j’étais malade, et franchement ce n’est pas tellement éloigné de la vérité. Grâce au ciel ils ne m’ont jamais demandé à voir mes papiers, car en les lisant ils auraient dû se rendre compte que mon écharpe cachait l’étoileque je n’ai jamais portée. A part les Birman, je ne crois pas que nos autres voisins aient rien soupçonné – c’est-à-dire, rien soupçonné de moi ou de ma famille – car c’était bien évident que quelque chose se passait dans la boutique Birman.
            Au fur et à mesure l’aryanisation, menée par les Allemands et puis notre chère milice française, asphyxiaitla vie de notre rue. La boucherie Levin a été rebaptisée Lefèvre, la boutique de chaussures Blum, Bernard ; et, plus triste encore, à mon avis, ma librairie, la boutique licorne, a été violée, décapée de ses chers manuscrits, laissée là à pourrir. Bref, toutes les boutiques juives du Pletzl ont été« aryanisées » -- sauf une. Je sais que vous savez la boutique dont je parle.
Après la bagarre au sujet du sort de l’affiche du Chef, ma mère a fini par laisser mon père l’encadrer, pour faire front de détester la vermine juive. Évidemment ma famille ne se détestait pas ; mais l’affiche du Maréchal accueillit encore les gens à la boulangerie Birman, et il semblait légitime. Vraiment très bizarre. À l’époque le sort de tous les autres voisins comme les Birman me rendait furieuse (je relis et je constate que je n’ai pas dit « comme nous ») – écrasés, effacés – de la société humaine. Jamais n’avais-je cru au karma ; mais, en tant que jeune mère, bien après la guerre, en amenant ma fille voir l’endroit où j’ai grandi, j’ai remarqué la boutique jaune– et aucune trace des Birman. (Ni sur le site officiel de la boutique actuelle, encore lié ici). Comme la vie est cruelle, comment elle est injuste – mais comme elle vous ferait presque croire en un juge céleste.

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