~ Prémonition par Cœur de Pirate ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
Je me souviens de la dernière fois que je me suis regardée de face, avant la folie. C’est un souvenir qui me brûle encore. Il suffit de vous faire savoir que je n’étais pas, même à cette époque-là, étrangère aux miroirs. C’est-à-dire que trop souvent je me flattais en m’y voyant ; mais en ce temps-là je ne savais pas encore voir, ni voir malgré tout. Je vous explique tout ceci maintenant pour une raison née de mon propre manque d’assurance, qui depuis ma jeunesse nourrit ma honte et ma culpabilité. C’est lourd, je sais. Mais je sais également, même si je ne les connais pas, que vous avez vos propres démons intérieurs. Puisque ma chère lectrice, lorsqu’on a vu, vraiment vu, les profondeurs d’une âme accablée on ne peut jamais les dé-voir. Je lis vos pensées et vous avez raison ; si, je ne savaispas alors, cette dernière fois, comme je le disais, pourquoi un tel souvenir me serait-il resté ? En outre qu’est-ce que l’intérieur blessée de mon esprit a à voir avec un reflet éteint depuis des générations, quand bien même un reflet externe ? Je vous répondrai ; c’est une réponse aussi enfantine que monstrueuse. La curiosité vous pique ? Alors, on y va. La raison pour laquelle ce souvenir me colle encore à la peau, et je crains que ce soit le cas pour toujours, est liée à l’amour. Ou pas, sûrement pas, un amour-propre, mais un amour qui me frappait en pleine poitrine avec un choc tentaculaire : ce jour fatidique je me voyais reflétée dans la vitrine, beau visage masquant la vraie laideur, et il se tenait juste là, derrière moi, ce cher bâtard : Stéphane.
Bien sûr que c’est à vous de déterminer la vérité là-dedans. Est-ce que j’ai vraiment un souvenir aussi clair de la foudre qui m’a frappée lorsque j’ai vu Stéphane derrière moi, par l’intermédiaire de la vitrine ? Il vous faut me croire – ou pas. Ce que je vous raconte vient du cœur, de mon cœur, mais sans nul doute d’un cœur aussi affaibli par les épreuves de la vie que n’importe quel autre cœur humain. Je vous tiens la main ; c’est à vous de la prendre, sinon maintenant peut–être plus tard ; et si, plus tard, vous ne supportez plus de me toucher, alors lâchez-la. Vous ne serez pas la première. Je n’ai plus de mises en garde ; voici mon histoire.
A l’été 36, j’avais à peine seize ans. Mon anniversaire tombe à la fin du mois de mai – le 24 mai pour être précise ; ce qui m’a toujours semblé être la plus belle partie de l’année. Le changement de saison généralement a lieu à ce moment ; dès la mi-mai, on peut finalement et régulièrement bénéficier du soleil et d’une chaleur douce, pas encore vive et torride. C’est pour cette raison que la fin du printemps à l’aube de l’été 36, comme pendant toutes les autres années, m’est restée. Il m’a bien fallu penser à mon anniversaire, non ? Et mon anniversaire de l’année 36 était encore plus spécial que d’habitude ; en mai 1936 j’aurais seize ans, donc peut-être que Maman me permettrait finalementde sortir toute seule régulièrement (pour passer un peu de temps à la bibliothèque de l’Université, bien sûr, pour pouvoir m’y faire des relations qui me permettraient d’y étudier après mon bac. Si seulement j’avais été une enfant moins épanouie…). On n’était pas israélites, bien sûr que non ; mais on avait travaillé dur depuis notre arrivée à Paris et maintenant on vivait assez aisément pour que ce rêve d’études se loge dans mon esprit depuis le moment où je réussissais à lire l’enseigne du petit magasin de livres caché entre la pharmacie et la boucherie de la rue des Rosiers. En outre, depuis que je connaissais Stéphane je me croyais armée d’un contact clé (puisqu’il y était déjà étudiant !).
Les élections de 1936 (qui avaient lieu en mai, pour que vous éprouviez l’hyperexcitation lors de mon anniversaire cette année-là) ont finalement fait entrer l’un de nous comme président du conseil : Léon Blum ! Si seulement il avait su combien il plaisait à ma mère ! Franchement il est probable que son amour ne lui aurait pas importé le moindre du monde (encore une fois il est israélite et nous – bah, on était des Parisiens issus de l’immigration de la fin du siècle passé. Et aussi malgré toutes les réformes de sa coalition, les femmes, nous, nous n’avions pas encore le droit de vote. On devra encore faire la grève, donc. Mais déjà je m’éparpille, désolée ma chère lectrice). Ma mère, et mon père aussi franchement, ils se réjouissaient fortement des congés payés et des hausses de salaire grâce aux accords Matignon. Pour des ouvriers comme mes parents, les congés – et surtout les congés payés – relevaient du rêve, pas de la réalité. Mais avec ce cadeau dont on bénéficiait grâce à l’homme dégarnireconnaissable à ses fameuses lunettes, on a pu finalement voir la plage et les vagues et y respirer la fraîcheur salée ! Quel rêve, quelle réalité rêveuse extraordinaire, ma chère lectrice, c’était exactement comment j’avais imaginé la côte de Trézène (mais certainement avant que la tragédie de Phèdre ne s’y soit déroulée). Les adultes ont fait semblant de ne pas voir la tempête qui se profilaità l’horizon ; et moi, tout juste entrée dansl’âge adulte, moi aussi j’ai fait semblant de ne pas craindre les nuages qui s’amoncelaientau loin.
Les années suivantes nous ont révélé ces fissures sociales qui déchiraientégalement le ciel ; mais même après la chute du Front Populaire et la déclaration de la guerre le 1 septembre 1939, la guerre nous paraissait très éloignée, sinon presque impossible. La France était notre terre d’asile, donc pourquoi aurions-nous eu peur ? Mon frère a voulu combattre, pour nous, pour l’Hexagone ; mais également pour la gloire familiale puisque mon père n’avait pas combattu dans la grande guerre. Bien sûr comme je vous l’ai répété de nombreuses fois, on n’était pas des israélites, mais on était fièrement français, installés dans notre pays depuis une bonne trentaine d’années. De toute façon, on était arrivés depuis suffisamment longtemps pour ne pas être confondus avec ceux qui avaient fui les pogroms. Mais notre drôle de guerre s’est vue terminée lorsqu’on était, encore une fois – ou pas – dans la rue. Sous les bombardements en plein air, même si mes parents encore n’ont pas pu le reconnaître, je me suis cru éclairée. Ou alors c’est ce que j’ai cru penser.
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