30 septembre 2018

chapitre 4: vente printanière

~ Ni rancœur ni colère par Suarez ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
            Ses derniers mots me font frissonner encore :
« Sophie, j'ai l'impression de ne tenir qu'à un fil lui-même ne tenant qu'à force d’une minuscule pointe de colle. »
(Insinuation : c’est à cause de toi – donc à cause de moi).     
Mes derniers mots déchaînent un frissonnement encore plus froid :
« [aucun mot sauf des sanglots et des cris perçants] »
(Insinuation : je m’en fous de toi, maman).
C’était un jour qui ne se passait jamais comme un jour de fête, même avant la rafle, à cause de l’incapacité de mon père à se souvenir de l’anniversaire de sa femme. Après la rafle, le jour est devenu plus épouvantable, à un degré inouï, en particulier pendant les années qui ont suivi la libération. Mais « l’après-libération » est une histoire encore éloignée de ce chapitre ; il faut maintenant nous consacrer à l’été 42. Vas-y, Sophie ; ce n’est pas la peine de continuer àtourner autour du pot.
            Le 17 juillet 1942, j’étais au travail, au bureau à l’uni. Stéphane était là, Julie aussi et d’autres comme Nathalie et Catherine. Le 16 juillet 1942, la même chose ; et également le 15. Mes parents et mon frère étaient « cachés » par une autre voisine (beaucoup plus sympa que les Birman mais évidemment c’est hors de propos). Moi, j’étais séparée d’eux à cause de ma volontéde perfection (également une volonté de mort). Après la guerre, j’apprendrais qu’ostensiblement en se cachant, les autres membres de ma famille contribuaient à la création des réseaux sociaux juifs de notre quartier (y compris ceux d’Yvette au numéro 26 !) pour qu’on puisse établir un réseau de Résistance parallèle chez nous. Tandis que je me voyais, et ne voyais que moi, comme héros. C’est abjectet je suis abjecte et je n’en peux plus. Je n’en peux plus. Je n’en peux plus… J’ai hâte de finir, je ne peux pas transmettre l’horreur sous forme d’histoire. Bref, en allant vers ma cachette (éloignée du numéro 27 de la rue des Rosiers donc également éloignée des gens qui auraient pu intervenirpour moi) je cheminaiset passais devant un magasin de chaussures. Le temps d’un instant je me suis arrêtée et j’ai regardé mon reflet dans la vitrine. Stéphane, lui aussi, il était là, juste derrière moi. Bien qu’il fût encore au bureau quand je l’avais quitté pour revenir chez moi… Je ne peux plus je ne peux plus je ne peux plus !…
Calme-toi, Sophie. T’es encore là, respire, reprends tes esprits !
            Je venais de reconnaître le visage de Stéphane lorsque j’ai fait volte-faceme rendant compte qu’il s’approchait de moi. J’ai commencé à sourire, puis – non. Non non non non non.

Je suis désolée, ma chère lectrice. J’avais pensé être prête mais j’ai honte et j’ai peur et c’est encore pire maintenant que d’habitude. Lui et les autres m’ont emmenée vers le vélodrome mais on a fini – c’est-à-dire j’ai fini – en entrant à la Cité de la Muette avec tous les autres célibataires sans famille et je ne pouvais penser qu’aux dernières paroles de Maman qu’elle m’avait laissées après que je l’avais informée que je n’étais pas assez lâche pour me cacher avec elle et mon frère et papa et je n’ai pas encore terminé mon récit mais je suis hors d’haleine donc il me faut arrêter un instant pour respirer… La lâcheté, quelle blague ! Si je ne m’apprêtais pas à hurlerpeut-être que je rigolerais.

Je suis tellement désolée –

23 septembre 2018

chapitre 3: plonger dans le ciel

~ J’ai demandé à la lune par Indochine ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)


qui est-ce femme? et qui la suit, à la rue des Rosiers?
photographie d'André Zucca

            À l’époque tout me tenait à cœur. Tous les chiffres stupides sur mon bulletin de notes, tous les avis de mes copains et mes profs et mes tocadeset ceux que je ne considérais pas comme proches, tous ces gens de mon quotidien. Bien sûr que c’était une perspective de folie. Maintenant je le reconnais en tant que tel. Mais même après toutes ces années, j’ai toujours du mal à y revenir, puisque mon esprit a cette tendance absurdede me faire revivre le pire lorsque j’y réfléchis – et plus je tente de l’oublier, plus il me le fait revivre d’une manière encore plus cauchemardesque que la première fois. Pour être heureux il faut oublier ; mais à quel prix ? Quand je plonge, je veux que ce soit mon choix ; alors, ma chère lectrice, prenez une profonde inspiration puisque, dès à présent, on plonge dans les obscurités ténébreuses de MON passé. (MON passé, donc un passé qui m’appartient complètement ; j’apprends à connaître cette vérité, puisqu’autrement c’est trop facile à éviter). Lâchez-moi si vous voulez ; il n’est jamais trop tard. Je préfère imaginer que vous me suivez encore ; quoi qu’il en soit, je pars et en fermant les yeux je sens votre présence toujours à mes côtés.
            J’ai commencé ce chapitre en vous confiant avoir trop tenu à mon cœur, au passé. Maintenant je m’en fiche. C’est dur, et lourd, je sais, et je n’en suis pas désolée. On habitait rue des Rosiers à l’époque, au numéro 27, au-dessus de la boutique des Birman. Jeune je ne supportais pas leur famille, et maintenant j’ai encore plus de mal à les supporter (sauf quand je me souviens des ressemblances entre mon comportement et le leur). L’être de leur famille pour qui j’ai ressenti le plus de sympathie à l’époque, et toujours aujourd’hui, était leur chien, Génie. Le pauvre, je pensais ; être issu d’une telle famille, et ne même pas pouvoir en parler avec quelqu’un puisque vous aboyez et nous, les humains, on déshumanise la langue des chiens. Bien sûr que les Birman eux aussi habitaient au-dessus de leur boutique, une boulangerie-pâtisserie qu’ils avaient héritée des Haarscher. Ce qui veut dire qu’à cause de cette proximité géographique, on croisait les Birman tout le temps. Ce qui veut dire encore – rien de mal, au moins superficiellement – qu’à cause de cette proximité d’une famille à l’autre, ils ont remarqué mes, on peut dire, heures particulières.
            C’est-à-dire que j’avais tendance, lors du premier couvre-feu, de tout juste revenir chez moi à l’heure – et en disant « l’heure » je veux dire l’heure où on sortait Génie pour la dernière fois de la journée. Donc leur famille a certainement commencé à me soupçonner ; mais je leur assurais que c’était juste moi, revenant d’une longue journée de travail à l’uni, rien de particulier.  Je portais constamment une écharpe pour qu’on ne voie pas clairement mon manteau. J’espérais qu’on penserait que j’étais malade, et franchement ce n’est pas tellement éloigné de la vérité. Grâce au ciel ils ne m’ont jamais demandé à voir mes papiers, car en les lisant ils auraient dû se rendre compte que mon écharpe cachait l’étoileque je n’ai jamais portée. A part les Birman, je ne crois pas que nos autres voisins aient rien soupçonné – c’est-à-dire, rien soupçonné de moi ou de ma famille – car c’était bien évident que quelque chose se passait dans la boutique Birman.
            Au fur et à mesure l’aryanisation, menée par les Allemands et puis notre chère milice française, asphyxiaitla vie de notre rue. La boucherie Levin a été rebaptisée Lefèvre, la boutique de chaussures Blum, Bernard ; et, plus triste encore, à mon avis, ma librairie, la boutique licorne, a été violée, décapée de ses chers manuscrits, laissée là à pourrir. Bref, toutes les boutiques juives du Pletzl ont été« aryanisées » -- sauf une. Je sais que vous savez la boutique dont je parle.
Après la bagarre au sujet du sort de l’affiche du Chef, ma mère a fini par laisser mon père l’encadrer, pour faire front de détester la vermine juive. Évidemment ma famille ne se détestait pas ; mais l’affiche du Maréchal accueillit encore les gens à la boulangerie Birman, et il semblait légitime. Vraiment très bizarre. À l’époque le sort de tous les autres voisins comme les Birman me rendait furieuse (je relis et je constate que je n’ai pas dit « comme nous ») – écrasés, effacés – de la société humaine. Jamais n’avais-je cru au karma ; mais, en tant que jeune mère, bien après la guerre, en amenant ma fille voir l’endroit où j’ai grandi, j’ai remarqué la boutique jaune– et aucune trace des Birman. (Ni sur le site officiel de la boutique actuelle, encore lié ici). Comme la vie est cruelle, comment elle est injuste – mais comme elle vous ferait presque croire en un juge céleste.

16 septembre 2018

chapitre 2: la main de dieu

~ Si tu veux par Suarez | Septembre par La Femme ~
(bande-son ; s’il vous plaît les écoutez bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
            Non. Non, non, non. Je n’ai pas voulu lui serrer la main. C’est un peu compliqué mais depuis la fin de mon enfance les gestes romantiques me rendaient suspicieuse et me mettaient mal à l’aise. C’est bizarre, je sais, en particulier dans une situation aussi bénigne, lorsqu’un jeune homme, mignon, peut-être âgé de quatre ans de plus que moi, se précipite vers moi pour se présenter. Mais j’avais peur, profondément, ce qui se révéla sur mon visage lorsque mes joues ont rougi, et très vite il s’en est rendu compte. J’avais peur en ce temps-là, en ce temps-là même avant que sa présence ne m’eût fait virevolterdans la danse démente.
« ‘chui pas Hitler, vous pourriez me serrer la main » il suggéra, avec son petit sourire éclatant. Bien sûr que non, j’avais pensé, t’es beaucoup plus beau et beaucoup moins sévère qu’un Hitler. Un petit sourire s’inscrivit sur mes lèvres et je lui ai serré la main, fortement, comme Papa m’avait toujours enseigné à le faire lorsqu’on fait la connaissance de quelqu’un d’important. Au moins d’en donner l’impression.
« Sophie », j’ai dit timidement, encore rougissante.
« Enchanté, Stéphane », il m’a répondu vivement, avec cette même expression scintillante. « J’ai hâte de vous présenter à Julie, on cherche une nouvelle assistante depuis des lustres. »
J’ai souri encore une fois en mordillant l’intérieur de ma bouche. Franchement, c’était le moment que j’avais attendu toute ma vie ; le moment où j’entrais, finalement, à l’université. Dans mes rêves le moment se serait passé avec toute ma famille présente, bien sûr, mais étant donné la guerre et la nouvelle collaboration lancée par le Maréchal, ce n’était pas possible. Ainsi aurais-je dû être étudiante, pas assistante ; mais peut-être après la guerre aurais-je la chance de pouvoir y poursuivre mes études. Je ne m’inquiétais pas vraiment, pas en ces temps-là. C’était la fin du mois de novembre 1940 (en fait c’était le 24 novembre précisément – six mois avant mes 20 ans !), donc un mois après Montoire ; et malgré le lancement de la Collaborationet la loi portant sur le statut des Juifs, je me croyais en sécurité. C’est-à-dire que je me croyais méduse d’une certaine manière, assez connue pour avoir certains privilèges et libertés, mais également assez banale pour qu’on ne me remarque pas entre tous les autres bijoux de la mer, surtout pas dans la lumière. Au fond je ne cherchais qu’à trouver ma place ; mais comment je me suis tordue en tentant de me convaincre que j’étais seulement fière de mon habilité à me camoufler !
Tandis que j’avais confiance (et une perverse fierté) en moi-même, j’étais moins certaine de la capacité du Maréchal à me protéger. Franchement, il avait l’âge de ma grand-mère et malgré son ostensible capacité de bien fonctionner, je connais bien les défauts de mamy. Autrement dit lorsqu’on a grandi dans l’ombre de Bismarck c’est difficile à ne pas vouloir revivre le passé, même si ce passé comprend la capitulation de Napoléon III. Je plaisante bien sûr ; mais c’est tout-à-fait frappant pour moi de reconnaître les vagues de l’histoire qui opposent sans cesse les mêmes idées et personnes à leurs faire-valoir. Jamais est-ce qu’on en apprendra ? De toutes façons, le Maréchal nous menait toute la France à rebours– bah, vous verrez. J’imagine que vous le savez déjà. À l’époque, ma famille et moi, nous n’étions pas tellement convaincues par son culte de la personnalité. Cependant pour gagner un peu d’argent supplémentaire mon frère de temps en temps participait à la vente des affiches du Chef. Cela avait engendré une conversation animée – s’il-vous plaît voyez-ymes tendances habiles de diplomate – entre mes parents, le jour où mon frère avait rapporté une affiche pour nous.
« L’affiche etla mezouza ? C’est de la folie, de la fo-lie » lança ma mère sèchement à mon père en jetant un regard en biais surla photo de sa mère déjà encadrée au-dessus de la tablette de la cheminée.
« Il ne faut pas avoir une perspective aussi manichéenne, Édith. Les nuances existent. » répliqua mon père froidement. « De plus, tous les citoyens français de bon état le montrent pour que tout le monde le voie. »
« On. Est. Juif » ma mère siffla. Jamais ne l’avais-je vue aussi angoissée. « Juif, Marc. Je comprends les nuances mais vraiment tu la vois où la nuance, le symbole de la Révolution Nationale chez une famille comme la nôtre ? Non, c’est incroyable,incroyable, peut-être que le Maréchal se croit dieu mais moi, le seul dieu qui me connaisse s’appelle Adonai. »
            Bien qu’à l’aube de mon adolescence, j’ai pu reconnaître la perspicacité de maman. Un trait qui de plus en plus me rendait folle pendant les années qui en suivraient ; mais je m’éparpille encore. À la fin de l’épreuve, j’ai commencé à apprécier sa curiosité et sa clairvoyance ; mais c’était un peu trop tard pour vraiment m’en servir. Peut-être que c’est pour ça que les vagues de l’histoire rejettentles mêmes détritus de l’humanité après toutes ces années. Parfois je me demande si en vous écrivant ainsi je ne me décharge pas de ces mêmes déchets qui ne valent rien s’ils n’ont été éprouvés par chacun à son tour. Malgré le pouvoir somatique de mes paroles, vont-elles vraiment vous pénétrer ou vous mèneront-elles jusqu’au bord du gouffre du cauchemar, seulement ? Peut-être que je ressemble plus à maman qu’à papa, après tout.
D’ailleurs, suivant les mots de ma mère, les yeux de mon frère ont rencontré les miens et, pendant un instant, on était figés sur place. Puis j’ai vu ma montre et, à cause de l’heure, fonçaivers la porte pour rencontrer mes nouveaux collègues. Avec un peu de chance, si je me précipitais j’éviterais la folie de folle de midi sur les Champs-Élysées.

09 septembre 2018

chapitre 1: nuage et vague

~ Prémonition par Cœur de Pirate ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)

            Je me souviens de la dernière fois que je me suis regardée de face, avant la folie. C’est un souvenir qui me brûle encore. Il suffit de vous faire savoir que je n’étais pas, même à cette époque-là, étrangère aux miroirs. C’est-à-dire que trop souvent je me flattais en m’y voyant ; mais en ce temps-là je ne savais pas encore voir, ni voir malgré tout. Je vous explique tout ceci maintenant pour une raison née de mon propre manque d’assurance, qui depuis ma jeunesse nourrit ma honte et ma culpabilité. C’est lourd, je sais. Mais je sais également, même si je ne les connais pas, que vous avez vos propres démons intérieurs. Puisque ma chère lectrice, lorsqu’on a vu, vraiment vu, les profondeurs d’une âme accablée on ne peut jamais les dé-voir. Je lis vos pensées et vous avez raison ; si, je ne savaispas alors, cette dernière fois, comme je le disais, pourquoi un tel souvenir me serait-il resté ? En outre qu’est-ce que l’intérieur blessée de mon esprit a à voir avec un reflet éteint depuis des générations, quand bien même un reflet externe ? Je vous répondrai ; c’est une réponse aussi enfantine que monstrueuse. La curiosité vous pique ? Alors, on y va. La raison pour laquelle ce souvenir me colle encore à la peau, et je crains que ce soit le cas pour toujours, est liée à l’amour. Ou pas, sûrement pas, un amour-propre, mais un amour qui me frappait en pleine poitrine avec un choc tentaculaire : ce jour fatidique je me voyais reflétée dans la vitrine, beau visage masquant la vraie laideur, et il se tenait juste là, derrière moi, ce cher bâtard : Stéphane.
Bien sûr que c’est à vous de déterminer la vérité là-dedans. Est-ce que j’ai vraiment un souvenir aussi clair de la foudre qui m’a frappée lorsque j’ai vu Stéphane derrière moi, par l’intermédiaire de la vitrine ? Il vous faut me croire – ou pas. Ce que je vous raconte vient du cœur, de mon cœur, mais sans nul doute d’un cœur aussi affaibli par les épreuves de la vie que n’importe quel autre cœur humain. Je vous tiens la main ; c’est à vous de la prendre, sinon maintenant peut–être plus tard ; et si, plus tard, vous ne supportez plus de me toucher, alors lâchez-la. Vous ne serez pas la première. Je n’ai plus de mises en garde ; voici mon histoire.
A l’été 36, j’avais à peine seize ans. Mon anniversaire tombe à la fin du mois de mai – le 24 mai pour être précise ; ce qui m’a toujours semblé être la plus belle partie de l’année. Le changement de saison généralement a lieu à ce moment ; dès la mi-mai, on peut finalement et régulièrement bénéficier du soleil et d’une chaleur douce, pas encore vive et torride. C’est pour cette raison que la fin du printemps à l’aube de l’été 36, comme pendant toutes les autres années, m’est restée. Il m’a bien fallu penser à mon anniversaire, non ? Et mon anniversaire de l’année 36 était encore plus spécial que d’habitude ; en mai 1936 j’aurais seize ans, donc peut-être que Maman me permettrait finalementde sortir toute seule régulièrement (pour passer un peu de temps à la bibliothèque de l’Université, bien sûr, pour pouvoir m’y faire des relations qui me permettraient d’y étudier après mon bac. Si seulement j’avais été une enfant moins épanouie…). On n’était pas israélites, bien sûr que non ; mais on avait travaillé dur depuis notre arrivée à Paris et maintenant on vivait assez aisément pour que ce rêve d’études se loge dans mon esprit depuis le moment où je réussissais à lire l’enseigne du petit magasin de livres caché entre la pharmacie et la boucherie de la rue des Rosiers. En outre, depuis que je connaissais Stéphane je me croyais armée d’un contact clé (puisqu’il y était déjà étudiant !).
Les élections de 1936 (qui avaient lieu en mai, pour que vous éprouviez l’hyperexcitation lors de mon anniversaire cette année-là) ont finalement fait entrer l’un de nous comme président du conseil : Léon Blum ! Si seulement il avait su combien il plaisait à ma mère ! Franchement il est probable que son amour ne lui aurait pas importé le moindre du monde (encore une fois il est israélite et nous – bah, on était des Parisiens issus de l’immigration de la fin du siècle passé. Et aussi malgré toutes les réformes de sa coalition, les femmes, nous, nous n’avions pas encore le droit de vote. On devra encore faire la grève, donc. Mais déjà je m’éparpille, désolée ma chère lectrice). Ma mère, et mon père aussi franchement, ils se réjouissaient fortement des congés payés et des hausses de salaire grâce aux accords Matignon. Pour des ouvriers comme mes parents, les congés – et surtout les congés payés – relevaient du rêve, pas de la réalité. Mais avec ce cadeau dont on bénéficiait grâce à l’homme dégarnireconnaissable à ses fameuses lunettes, on a pu finalement voir la plage et les vagues et y respirer la fraîcheur salée ! Quel rêve, quelle réalité rêveuse extraordinaire, ma chère lectrice, c’était exactement comment j’avais imaginé la côte de Trézène (mais certainement avant que la tragédie de Phèdre ne s’y soit déroulée). Les adultes ont fait semblant de ne pas voir la tempête qui se profilaità l’horizon ; et moi, tout juste entrée dansl’âge adulte, moi aussi j’ai fait semblant de ne pas craindre les nuages qui s’amoncelaientau loin.
Les années suivantes nous ont révélé ces fissures sociales qui déchiraientégalement le ciel ; mais même après la chute du Front Populaire et la déclaration de la guerre le 1 septembre 1939, la guerre nous paraissait très éloignée, sinon presque impossible. La France était notre terre d’asile, donc pourquoi aurions-nous eu peur ? Mon frère a voulu combattre, pour nous, pour l’Hexagone ; mais également pour la gloire familiale puisque mon père n’avait pas combattu dans la grande guerre. Bien sûr comme je vous l’ai répété de nombreuses fois, on n’était pas des israélites, mais on était fièrement français, installés dans notre pays depuis une bonne trentaine d’années. De toute façon, on était arrivés depuis suffisamment longtemps pour ne pas être confondus avec ceux qui avaient fui les pogroms. Mais notre drôle de guerre s’est vue terminée lorsqu’on était, encore une fois – ou pas – dans la rue. Sous les bombardements en plein air, même si mes parents encore n’ont pas pu le reconnaître, je me suis cru éclairée. Ou alors c’est ce que j’ai cru penser.

02 septembre 2018

mes attentes quant à ce projet


ici je vous explique mes attentes quant à ce projet, y compris la raison pour laquelle mon blog s'intitule "bouleverceuse"