~ Si tu veux par Suarez | Septembre par La Femme ~
(bande-son ; s’il vous plaît les écoutez bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
Non. Non, non, non. Je n’ai pas voulu lui serrer la main. C’est un peu compliqué mais depuis la fin de mon enfance les gestes romantiques me rendaient suspicieuse et me mettaient mal à l’aise. C’est bizarre, je sais, en particulier dans une situation aussi bénigne, lorsqu’un jeune homme, mignon, peut-être âgé de quatre ans de plus que moi, se précipite vers moi pour se présenter. Mais j’avais peur, profondément, ce qui se révéla sur mon visage lorsque mes joues ont rougi, et très vite il s’en est rendu compte. J’avais peur en ce temps-là, en ce temps-là même avant que sa présence ne m’eût fait virevolterdans la danse démente.
« ‘chui pas Hitler, vous pourriez me serrer la main » il suggéra, avec son petit sourire éclatant. Bien sûr que non, j’avais pensé, t’es beaucoup plus beau et beaucoup moins sévère qu’un Hitler. Un petit sourire s’inscrivit sur mes lèvres et je lui ai serré la main, fortement, comme Papa m’avait toujours enseigné à le faire lorsqu’on fait la connaissance de quelqu’un d’important. Au moins d’en donner l’impression.
« Sophie », j’ai dit timidement, encore rougissante.
« Enchanté, Stéphane », il m’a répondu vivement, avec cette même expression scintillante. « J’ai hâte de vous présenter à Julie, on cherche une nouvelle assistante depuis des lustres. »
J’ai souri encore une fois en mordillant l’intérieur de ma bouche. Franchement, c’était le moment que j’avais attendu toute ma vie ; le moment où j’entrais, finalement, à l’université. Dans mes rêves le moment se serait passé avec toute ma famille présente, bien sûr, mais étant donné la guerre et la nouvelle collaboration lancée par le Maréchal, ce n’était pas possible. Ainsi aurais-je dû être étudiante, pas assistante ; mais peut-être après la guerre aurais-je la chance de pouvoir y poursuivre mes études. Je ne m’inquiétais pas vraiment, pas en ces temps-là. C’était la fin du mois de novembre 1940 (en fait c’était le 24 novembre précisément – six mois avant mes 20 ans !), donc un mois après Montoire ; et malgré le lancement de la Collaborationet la loi portant sur le statut des Juifs, je me croyais en sécurité. C’est-à-dire que je me croyais méduse d’une certaine manière, assez connue pour avoir certains privilèges et libertés, mais également assez banale pour qu’on ne me remarque pas entre tous les autres bijoux de la mer, surtout pas dans la lumière. Au fond je ne cherchais qu’à trouver ma place ; mais comment je me suis tordue en tentant de me convaincre que j’étais seulement fière de mon habilité à me camoufler !
Tandis que j’avais confiance (et une perverse fierté) en moi-même, j’étais moins certaine de la capacité du Maréchal à me protéger. Franchement, il avait l’âge de ma grand-mère et malgré son ostensible capacité de bien fonctionner, je connais bien les défauts de mamy. Autrement dit lorsqu’on a grandi dans l’ombre de Bismarck c’est difficile à ne pas vouloir revivre le passé, même si ce passé comprend la capitulation de Napoléon III. Je plaisante bien sûr ; mais c’est tout-à-fait frappant pour moi de reconnaître les vagues de l’histoire qui opposent sans cesse les mêmes idées et personnes à leurs faire-valoir. Jamais est-ce qu’on en apprendra ? De toutes façons, le Maréchal nous menait toute la France à rebours– bah, vous verrez. J’imagine que vous le savez déjà. À l’époque, ma famille et moi, nous n’étions pas tellement convaincues par son culte de la personnalité. Cependant pour gagner un peu d’argent supplémentaire mon frère de temps en temps participait à la vente des affiches du Chef. Cela avait engendré une conversation animée – s’il-vous plaît voyez-ymes tendances habiles de diplomate – entre mes parents, le jour où mon frère avait rapporté une affiche pour nous.
« L’affiche etla mezouza ? C’est de la folie, de la fo-lie » lança ma mère sèchement à mon père en jetant un regard en biais surla photo de sa mère déjà encadrée au-dessus de la tablette de la cheminée.
« Il ne faut pas avoir une perspective aussi manichéenne, Édith. Les nuances existent. » répliqua mon père froidement. « De plus, tous les citoyens français de bon état le montrent pour que tout le monde le voie. »
« On. Est. Juif » ma mère siffla. Jamais ne l’avais-je vue aussi angoissée. « Juif, Marc. Je comprends les nuances mais vraiment tu la vois où la nuance, le symbole de la Révolution Nationale chez une famille comme la nôtre ? Non, c’est incroyable,incroyable, peut-être que le Maréchal se croit dieu mais moi, le seul dieu qui me connaisse s’appelle Adonai. »
Bien qu’à l’aube de mon adolescence, j’ai pu reconnaître la perspicacité de maman. Un trait qui de plus en plus me rendait folle pendant les années qui en suivraient ; mais je m’éparpille encore. À la fin de l’épreuve, j’ai commencé à apprécier sa curiosité et sa clairvoyance ; mais c’était un peu trop tard pour vraiment m’en servir. Peut-être que c’est pour ça que les vagues de l’histoire rejettentles mêmes détritus de l’humanité après toutes ces années. Parfois je me demande si en vous écrivant ainsi je ne me décharge pas de ces mêmes déchets qui ne valent rien s’ils n’ont été éprouvés par chacun à son tour. Malgré le pouvoir somatique de mes paroles, vont-elles vraiment vous pénétrer ou vous mèneront-elles jusqu’au bord du gouffre du cauchemar, seulement ? Peut-être que je ressemble plus à maman qu’à papa, après tout.
D’ailleurs, suivant les mots de ma mère, les yeux de mon frère ont rencontré les miens et, pendant un instant, on était figés sur place. Puis j’ai vu ma montre et, à cause de l’heure, fonçaivers la porte pour rencontrer mes nouveaux collègues. Avec un peu de chance, si je me précipitais j’éviterais la folie de folle de midi sur les Champs-Élysées.
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