~ *Le vide est ton nouveau prénom par La Femme ~
(bande-son ; s’il vous plaît écoutez-la bien avant de lire le texte suivant ! Veuillez l’écouter ici)
Je me souviens de la première fois que je me suis regardée de face, après la folie. C’est un souvenir qui me brûle encore. Aucun mot ne s’est échappé de façon audible de ma bouche. Malgré tout, mes paroles inexprimables par la voix se sont lancées toutes ensemble, vers l’infini, assourdissantes, silencieuses. D’où ? L’éboulement de syllabes indicibles a émergé de la profondeur vide de mes yeux, les yeux qui font partie de ce visage bien dessiné avec son petit nez et ses joues et ses sourcils et ses oreilles et ses beaux, épais cils et son menton, qui semblent tous intacts au passant peu attentif. Les images nous trompent et nous trahissent autant qu’elles nous révèlent l’inconcevable. Cette fois devant la glace je me suis retrouvée seule, et encore une fois j’ai choisi de me réfugier dans le silence audible.
« Chmâ, Israël, Ado-naï Elohenou, Ado-naï Ehad.
Baroukh chem kevod, malkhouto, le’olam vaed… »
« Écoute, Israël, l’Éternel, notre Dieu, l’Éternel est Un.
Béni soit, à jamais, le nom de son règne glorieux… »
Dans la tête : des invocations étourdissantes. Ceci est la première prière qu’on nous avait conseillé d’apprendre par cœur. Pour quelques-uns, elle serait leur dernière parole, leur dernier récit terrestre avant qu’on ne les oublie à jamais. Si un arbre tombe au milieu d’une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, ça fait un bruit ou pas ? Si un être tombe au milieu d’une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, ça fait un bruit ou pas ? Si un être se fait abattu au milieu d’hêtres et qu’il n’y a personne pour pouvoir témoigner de sa mort indigne, ça fait une vie ou pas ? Qui s’en préoccupe, si nos propres jours sont déjà si peu ? Qui ? Qui ? QUI ?
« Écoute, Bouc-Engvel, la forêt, notre Enfer, la forêt est perdue.
Béni soit, à jamais, l’oubli de son chiffre ignoble…
Écoute, Bouc-Engvel, la forêt, notre Enfer, la forêt est perdue.
Foutu soit, à jamais, l’obéissance à ses ordres cruels…
Foutu soit, à jamais, l’accoutumance à ses épreuves inhabituelles ;
Foutu soit, à jamais, le reflet de leurs sourires sans dents…
Foutu soit, à jamais, l’image de leurs sourires déments ;
Foutu soit, à jamais, le cauchemar de ses cris, nuit après nuits…
Foutu soit, à jamais, la chair sanglée de ses blessures physiques ;
Foutu soit, à jamais, la secousse de leurs regards impitoyables…
Foutu soit, à jamais, l’indifférence de leur ignorance palpable ;
Foutu soit, à jamais, la mémoire de ses membres émaciés…
Foutu soit, à jamais, le goût de ses vomissements avalés.
Ô Buchenwald, je ne pourrai t’oublier ».
Au lycée on a analysé le poème de Yeats, La Deuxième Arrivée. Le début se déroule comme suit :
Turning and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer;
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world…
Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier;
Tout se disloque; le centre ne peut tenir;
L’anarchie se déchaîne sur le monde…
Jamais n’aurais-je pensé que ses paroles refléteraient tellement ma propre vie. Pas après la libération de Buchenwald par les alliés, ni après la libération de Paris par les Américains, ni après mes espoirs de réintégrer le quotidien d’une réalité perdue – mais peu après avoir recommencé à poursuivre mes études, mon silence interne s’est disloqué. En écoutant les paroles du poème « Eli, Eli » de la victime Hannah Senesh, qui était mille fois plus courageuse que moi pendant la guerre, le barrage qui bloquait mon œsophage depuis la fin s’est rompu.
‘Éli, ‘Éli,
Chè-lo yigamér le-olam,
Ha-ol ve-ha-yam,
Rishrush chèl ha-mayim,
Beraq ha-shamayim,
Tefillat ha-adam.
Mon Dieu, Mon Dieu,
Que ne finissent jamais,
La sable et la mer,
Le murmure de l’eau,
L’éclair dans le ciel,
La prière de l’Homme.
Les yeux se sont remplis de larmes, des larmes que mes ancêtres n’avaient jamais eu l’opportunité de pleurer eux-mêmes. J’ai su l’histoire du bouc-émissaire-juif, j’ai compris les dangers de l’altérité, j’ai même écouté les histoires de la fuite vers l’est de mes parents – et malgré ces connaissances, je n’ai pas connu l’effroi froid de la vie rescapée. Je suis rescapée, j’ai survécu, en ce moment même je reste en vie et ça, c’est la résistance. Notre monde est pétri de misère et de l’injustice, mais c’est également le lieu où les cendres ressuscitent les fleurs de demain. Le monde est foutu, le monde est fleurissant ; le monde est le vôtre, le monde est le mien ; surtout le monde est le nôtre, tous ensemble, et au nom de l’existence d’un monde meilleur pour ceux qui sont également encore là, je vous laisse mes paroles. Ce sont les paroles d’une jeune fille qui a vécu l’horreur de son monde bouleversé, une jeune fille parfois lâche et parfois brave, parfois monstre et parfois héros ; une jeune fille qui ne souhaite sa propre histoire à personne et qui, malgré tout, vous la racontera, pour que vous puissiez vous joindre à elle dans son témoignage de ce qui ne doit plus jamais se reproduire.
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